Entracte court et détendu au cours duquel les derniers retardataires tentent de trouver une place : nous regardons deux campeurs débutants essayant de monter une tente…ah, non, ce sont en fait deux techniciens qui hissent un immense voile blanc jusqu’à la voûte céleste de la Cigale, voile qui cachera bientôt la quasi-totalité de la scène. Un boute-en-train à mes côtés émet l’hypothèse que c’est le sosie de Vincent qui jouera ce soir et qu’il ne veut pas qu’on s’en aperçoive. (boîte à rires) D’autres parlent d’ombres chinoises. Ils ne savent pas que cette « moustiquaire » improvisée protègeranotre chanteur , le temps d’une chanson, des « Piqûres d’Araignée » et servira d’écran improvisé à un petit film super 8.

    Beaucoup d’éléments sont volontairement ringards dans ce spectacle. Ainsi, cette espèce de drap Cigale211106presque froissé fera penser à ces séances de projections d’autrefois, quand, lors de réunions familiales, on revoyait les films de bébé devenu grand et des petits cousins au camping des Flots Bleus en 1981. Le bruit d’un film super 8 qui tourne attire l’attention des spectateurs. Les lumières s’éteignent.

    Le public découvre un petit film où se succèdent des plans d’arbres morts, de tas de cailloux ou des chats bougons au soleil. Cela ressemble à ces milliers d’autres reportages de vacances  faits maison, un peu kitsch, que nos papas faisaient quand on était petits. On y aperçoit, dans l’hilarité générale, un Vincent barbu et la cuisse alerte, marchant d’un pas athlétique dans la campagne du Sud de la France, Vincent en champion-beauf-frimeur de ping-pong, Vincent en short bleu époque Michel Platini s’essayant à quelques passes de football sur un terrain désert dont le sol finit par lui brûler les pieds…enfin, Vincent en « héro de tout l’étang », s’adonnant à quelques brasses fanfaronnes avant de laisser place à ses copines, gracieuses naïades, ces filles qui réveillent un soir d’été Les Piqûres d’Araignée. La lumière se fait alors derrière l’écran  et le visage de Vincent assis au piano, apparaît, encore un peu irréel, pendant qu’on entame la chanson.  Le drap finit par tomber comme dans un concert de Mylène Farmer et le groupe se dévoile totalement.

    Vincent prend l’habitude de raconter une anecdote en début de spectacle. Elle change à chaque concert. Ce soir, il nous raconte que la dernière fois qu’il a fait la Cigale, il était tout seul au piano mais que depuis, il a des amis (boîte à rire) et que ça lui fait quelque chose de revenir. Il avoue ensuite avoir bouché le lavabo des loges avec la cire d’une bougie lors de son dernier passage dans cette salle mais qu’il est rassuré ; le lavabo fonctionne à nouveau.

    On enchaîne avec J’t’ai Même Pas Dit, merveille jazzy où le public oubliera de chanter les fameux « j’t’ai même pas dit » éponymes du refrain, pour se contenter de les siffloter, ce qui a bien fait rire notre chanteur.

    Ambiance très plaisante, et un Delerm de bonne humeur, donc. On est loin de la quasi-austérité un peu décevante de certaines Cigales de 2004. Les Avalanches prend une dimension plus distinguée en live, Vincent a quitté quelques instants son grand piano noir pour s’asseoir par terre avec un petit clavier. Quelques perles sont rajoutées au texte aujourd’hui mythique, et l’on apprend que sa dulcinée n’a pas le chignon de Miss Réunion, ni le regard vague de Miss Camargue, et encore moins les seins en poire de Miss Pays de Loire…T’as pas l’ style Bachelot d’la dame avec un chapeau, conclue Vincent qui ne voulait pas s’arrêter à Christine Boutin.

    Mais redevenons sérieux et faisons une visite à Ambroise Paré pour quelques minutes, afin de retrouver un peu de l'époque révolue du piano-voix.

    Pas le temps de nous appesantir cependant sur ce blues des chambres d’hôpital, puisque Vincent enchaîne pour nous expliquer sa conception pour le moins particulière de la chanson française. Il y a selon lui trois sortes de chansons : les chansons "dingues", les chansons "chouettes" et les chansons qui ne sont "ni chouettes ni dingues", c'est-à-dire les chanson pourries. Une chanson de Barbara ou Joe Dassin, c’est une chanson "dingue", une chanson de Brassens, c’est "chouette" et une chanson de Sardou…(boîte à rires), c’est "ni dingue ni chouette"…donc…Michou peut aller rejoindre le clan des victimes de Vincent ; cela fera de la compagnie aux deux politiciennes précédemment citées.

    Donc, cette fameuse chanson dingue et chouette, c’est cette chanson que la maman de Vincent voulait qu’il mette sur son album mais qu’il ne l’a pas fait parce qu’il ne fait pas toujours tout ce que veut sa maman, le vilain. Ce morceau inédit de chez inédit s’appelle (enfin, devrait s’appeler) Dans la Mesure où il Pleut. Il est rare que Vincent parle de cochoncetés dans une chanson. Là, il en parle à demi mots, disons que c’est à peine plus érotique que l’ « l’Heure du Thé », donc vous voyez, on est encore très loin de « Love on the Beat ». J’attends le texte avec impatience ; j’ai ouïe dire qu’un petit malin (enfin, un grand malin devrais-je dire) avait déjà mis la chanson en boîte. Elle consiste plus ou moins en l’énumération d’endroits parisiens divers (comme l’Olympia où l’on va voir quelque québécois, comme chez ta sœur où l’on parle des 35 heures) où l’auteur et sa compagne auraient pu aller « oui mais bon ». Ils s’en sont finalement abstenus « oui mais non », pour des raisons visiblement climatiques et sexuelles.  Pour l’instant, je vous livre quelques bribes prises en notes dans le noir, sur mes genoux, avec un stylo qui ne marchait pas : Dans la mesure où il pleut, dans celle où tu me plais, Dans la mesure où ton corps me fait de l’effet… Bon, ça n’a pas l’air, mais je vous jure qu’elle est bien, cette chanson…

    Poursuivons ensuite par un voyage quasi-oriental où le violon de Dominique Juchors, le violoncelle de Frédéric Kret, la trompette d’Ibrahim Maalouf, les..heu…petits tam-tams (je sais pas si ça s’appelle comme ça…) de Nicolas Mathuriau et pourquoi pas la basse de Bernard Vignic ont métamorphosé ce morceau autrefois simplement marrant et simplement sympa, en le rendant presque sensuel avec son rythme plus chaloupé qu’auparavant, entraînant d’ailleurs Vincent dans une danse presque lascive, le corps ondoyant, les mains faisant des vagues troublantes au-dessus de sa tête. Bref …j’en fais peut-être un peu trop, là !

    Je vous laisse vous remettre de vos émotions. Rendez-vous bientôt pour la troisième partie…